Dans "Tokyo Sisters", partent à la rencontre des femmes de Tokyo. Entretien avec les auteures.

- Pourquoi s'intéresser aux Japonaises ?
Raphaëlle s’est installée à Tokyo l’été 2006 et Julie en 2005, un an plus tôt. Quand nous nous sommes rencontrées en 2007, nous nous sommes tout de suite bien entendues car nous avions ressenti la même excitation face à cette ville si différente.
Nous avons commencé par travailler ensemble sur un projet éditorial : la version franco-japonaise d'un magazine épicurien (Le Miam). Pour écrire nos chroniques, nous avons testé beaucoup de restaurants, surtout au déjeuner, et avons très vite noté que, dans cette ville, les femmes sortaient entre elles.
Nous avions par ailleurs de nombreuses expériences avec des Japonaises à travers nos autres activités professionnelles : Julie en tant qu'organisatrice d'événements autour de l'art contemporain, Raphaëlle en tant que journaliste pour la télévision et correspondante pour la presse professionnelle cosmétique.
Nous donnions également des cours de français et de cuisine, bref l'univers féminin japonais nous était assez familier. A force de les côtoyer, ces femmes nous ont attendries, étonnées, touchées, émues. Petit à petit, l’envie d’écrire sur les femmes de Tokyo a mûri et le projet a commencé à se dessiner.
- Comment avez vous travaillé ?
Nous avons commencé par établir un sommaire de manière assez naturelle autour des spécificités du caractère propre de la femme de Tokyo (femme-enfant / femme déterminée à 100% / femme disciplinée...).
Pour chaque chapitre, nous avons listé les chroniques que nous nous sommes partagées assez facilement : Raphaëlle, de part ses affinités et son expérience, pouvait, par exemple, écrire autour de la beauté ou de la gastronomie ; Julie avec sa fille à la crèche, rédigerait ce qui était afférent à l'éducation des enfants ou des loisirs, etc...
Pour l’enquête, nous avons réuni une cinquantaine de femmes de tous univers (femmes au foyer, actives, jeunes, moins jeunes, mariées ou en couple, internationales ou traditionnelles) et pour chaque thème, nous interrogions notre panel pour faire se dégager une tendance de fond.
En fonction des sujets, nous complétions par des interviews ciblées : La numéro 2 d’Amway pour parler des businesswomen par exemple ou la rencontre avec Eddy, directeur artistique de Restir, pour aborder le thème de la mode.
Ensuite, nous prenions soin d’extraire des citations bien choisies pour rendre plus vivant le récit. Nous avons également usé nos talons à travers la ville, toujours à la recherche d’interviews sur le terrain (le coiffeur du coin), des expériences de vie (la pause des ongles) et de nombreuses visites de lieux (le Love hotel par exemple) essentiels à l'enquête donc à l'élaboration du contenu .
Pour la rédaction proprement dite, chacune envoyait à l'autre un "1er jet" d’une chronique et, à partir de là, le ping-pong commençait : “Tu devrais approfondir là, raconter cette anecdote supplémentaire...”
Nous complétions notre texte par des données factuelles, des chiffres communiqués par les sociétés, des définitions trouvées dans nos lectures. Une fois que le fond était là, nous repassions au peigne fin pour nous assurer de faire le moins de répétitions possible, essayer de gommer les tics de langage (et il en reste encore malheureusement !). Une chose est sûre, nous avons toujours essayé de trouver un terrain commun "pour le bien du texte", sans être dans des rivalités d'auteur ou des luttes d'ego mal placées.
Nous avons fait en sorte que le lecteur ne sente pas de différence de style entre les chroniques. Raphaëlle a ensuite déménagé à Londres et le ping-pong a continué via Skype ! Des heures et des heures de conversation... Pas toujours évident avec les 9h de décalage horaire : on pourrait écrire un livre sur le "making of" !
- Quelle histoire vous a le plus marqué ( et pourquoi ?)
Difficile de faire un choix. Il y a des choses de fond qui nous ont marquées : le fait que la jeune génération ne semble pas avoir beaucoup de rêves, par exemple.
Ensuite, il y a des anecdotes qui sont fascinantes comme ce couple qui va, chaque année, fêter l’anniversaire de son cochon en peluche au Château Robuchon, restaurant 3 étoile de la capitale et qui pousse le jeu jusqu' à lui donner à manger à table et à lui faire souffler la bougie !
Ou dans un autre style, cette jeune femme de 30 ans tout juste mariée et enceinte de son premier enfant qui nous avoue que si son mari la trompe, “ce n’est pas si grave”... Difficile à comprendre pour nous latines et cela est pourtant très commun au Japon !
- Vivez vous encore au Japon ? Comptez-vous retravailler ce sur ce pays ?
Raphaëlle a quitté le Japon en septembre 2008 pour Londres et Julie en janvier 2010 pour Genève. Le Japon nous a toutes les deux fascinées et immensément touchées. Nous trouverons bien un moyen de créer de nouvelles opportunités de travail autour de ce pays ! A commencer par la sortie de la version japonaise prévue en mai... Une bonne occasion de venir faire un saut à Tokyo !
- Quels conseils donneriez vous aux étrangères qui veulent s'installer au Japon ?
Ce qui nous a réunies, c'est le même regard que nous portions sur la ville, loin des préjugés et des idées reçues. L'une comme l'autre, on aimait l'idée d'être perdues et l'inconnu de cette ville déroutante nous excitait plus qu'il nous effrayait.
Ne vous laissez pas attraper par le virus de “Lost in Translation” et acceptez de ne pas comprendre !
Même après notre expérience sur place et ce livre, on est bien loin d’avoir tout compris, on a juste rencontré des femmes, beaucoup de femmes qui nous ont raconté leur vie et à notre tour nous avons donné des pistes de lecture, de décryptage et de compréhension.
Oui, c’est parfois dur et désopilant : pas toujours facile de travailler à Tokyo, les relations amicales mettent du temps à se mettre en place, mais c’est possible ! C’est une autre planète et ça a du bon !