Dans une société de plus en plus individualiste et dure, certains vieux japonais ont trouvé une façon originale de subvenir à leurs besoins élémentaires : aller en prison.

Les prisons avec des rampes pour se tenir dans les couloirs, d'imposants stocks de couches et des aide-soignants spécialisés en gérontologie, ça existe au Japon.
Dans les pénitenciers de la péninsule, les structures adaptées aux personnes âgées se développent même à vitesse grand V, afin de pallier à une évolution préoccupante du profil des détenus, de plus en plus âgés.
Il s'agit là d'un véritable phénomène de société : entre 2000 et 2006, le nombre de prisonniers âgés avait augmenté de 160%, et sur la décennie entière, il a doublé, pour atteindre aujourd'hui 10 000 personnes, soit 16% de la population carcérale totale.
En comparaison, les Etats-Unis, qui connaissent également une augmentation du nombre de vieux prisonniers, n'en étaient en 2005 qu'à 4,6% de prisonniers au delà de 55 ans.
L'une des causes de ce phénomène est, bien sur, le vieillissement de la population. Mais ce facteur seul ne peut pas tout expliquer, puisque la part de la population âgée au Japon n'a augmenté que de 30% sur dix ans.
Devant ce phénomène, les autorités investissent : alors qu'un étage entier a été adapté à la gériatrie à la prison de Onomichi, près d'Hiroshima, le gouvernement a débloqué 100 millions de dollars pour la construction d'espaces similaires dans trois prisons du pays.
Et ce n'est qu'un début, puisque le gouvernement prévoit de doter en tout le pays de 1000 places pour les détenus âgés.
Mieux lotis en prison
A Onomichi, où 61 détenus de 60 à 89 ans passent leurs vieux jours, la majorité d'entre eux ont été arrêtés pour de petits larcins de type vol à l'étalage.
Ils travaillent six heures par jour, soit deux de moins que les détenus ordinaires, et sont pris en charge par des personnes spécialement formées.
"Nous devons leur fournir le même genre d'attention que dans une maison de retraite ordinaire", explique le gardien en chef, Yoshihiro Kurahashi, à AP.
La vie n'est pourtant pas toute rose pour ces vieux détenus : ils travaillent, même les plus vieux, ils n'ont pas d'air conditionné pour supporter la chaleur de l'été, et partagent leurs chambre à plusieurs.
Pourtant, il semble bien que ces conditions soient, pour beaucoup, plus enviables que celle de l'extérieur : un grand nombre de ces personnes volent délibérément, dans le but de se retrouver derrière les barreaux.
Le délitement du lien social et la mauvaise santé économique du pays, où 1,3 millions de familles, dont 44% des ménages âgés bénéficient d'aides sociales, y sont sans doutes pour quelque chose.
Une société trop dure
"Il y a des personnes âgées qui ont peur de retourner dans la société. Si ils restent en prison, tout est pris en charge", expliquait en 2007 le vice-directeur de la prison, Takashi Hayashi, au New-York Times.
L'entrée en prison représente d'ailleurs pour ces personnes le début d'un cercle vicieux : la prison les coupe de leurs liens sociaux, pour ceux qui en avaient, et ceux qui sortent, avec leur réputation entachée, peinent à retrouver un travail et un garant pour leur appartement.
C'est pourquoi le taux de récidive est également anormalement élevé chez les personnes âgées, qui délaissées par leurs familles, souffrent de solitude.
"Sur le plan affectif, au sein d'une prison, les personnes âgées sont chouchoutées, alors que la société extérieure est plutôt dure avec eux", expliquait récemment M.Saito, un ancien détenu, dans une émission de France Inter.
Le lien social a difficilement survécu à la modernisation du Japon, et cela semble être l'un des raisons principales de cet inquiétant phénomène.
L'année dernière, une enquête réalisée par la police de Tokyo auprès de 1050 personnes suspectées de vol à l'étalage a révélé que la majorité des personnes âgées interrogées n'avaient pas de revenus stables, étaient célibataires et n'avaient pas d'amis.
Ils avaient le plus souvent volé de la nouriture, des cosmétiques ou d'autres produits d'une valeur inférieure à 5000 yens ( 45 euros).